2 octobre 2017

La tête dans les nuages

Plage, Côte, Falaises, Dover

10 mai (suite 3)

Le lendemain matin, je suis allée chez ma sœur qui m’attendait avec Anne pour prendre la route de Dieppe. Elles n’étaient pas pressées de partir contrairement à moi qui étais debout depuis longtemps, elles traînaient à préparer leurs affaires. Nous sommes arrivées à Dieppe avec un quart d’heure de retard. Sophie nous avait donné rendez-vous devant un restaurant, nous n’avions pas pu la prévenir du retard, car elle n’avait toujours pas emmené son téléphone. J’étais nerveuse, j’ai horreur d’être en retard ! Nous nous sommes arrêtées devant le restaurant pour que Sophie monte dans la voiture et qu’on puisse aller se garer plus loin. Elle m'embrassa pour me dire bonjour, j’ai senti ses lèvres frôler les miennes discrètement. Mes joues ont chauffé tout d’un coup ! J’ai tourné la tête pour regarder par la vitre de la voiture, le temps de reprendre ma couleur naturelle... Sophie prit ma main et la serra très fort, soulagée de se retrouver.

Il nous était impossible de discuter toutes les deux et cela me gênait, car nous en avions besoin. Ma sœur et Anne n’étaient pas au courant de la situation qui évoluait, cela me rendait vraiment mal à l’aise. Je n’avais pas envie de me cacher et en même temps, je savais que ma sœur n’allait pas voir d’un très bon œil cette relation qui débutait encore avec une femme hétéro ! Elle m’avait tellement vu souffrir auparavant... c’était insupportable pour elle.
Nous avons fait le tour du marché et quelques magasins. J’ai profité de me retrouver seule quelques instants avec Sophie dans l’une des boutiques pour entamer la conversation :

— Alors... qu’est-ce qui t’arrive depuis ce week-end ?
— Bah je ne sais pas... je n’arrête pas de penser à toi, tu me manques dès que tu n’es plus là...
— Alors on est dans le même état...
— Tu en as parlé aux filles ?
— Non, je voulais te voir avant et qu’on discute, mais ce n’est pas facile.
— C’est clair que ce n’est pas facile, mais en même temps, je ne me vois pas leur cacher...
— Non, moi non plus, mais... j’aimerais quand même savoir ou on va parce qu’après il va falloir que tu gères le reste... es-tu prête ?
— Je n’ai pas peur, je sais que je suis attirée par toi, après le reste viendra tout seul et puis, j’ai confiance en toi....

Nous étions interrompues par les filles dès qu’on commençait à discuter. Nous avions rendez-vous avec l’amie de Sophie pour déjeuner toutes ensemble. Nous déjeunions dans un petit restaurant éphémère sur la plage, c’était extrêmement agréable, car il faisait un temps magnifique pour un début de printemps. Sophie et moi étions sur notre nuage, un peu en dehors des conversations. Après le repas, nous avons entrepris de monter sur la falaise par le petit chemin de randonnée. J’ai pu parler un peu avec Sophie en marchant et nous avons décidé de mettre les filles au courant de la tournure que prenait notre relation. Je ne savais pas trop comment m’y prendre pour aborder le sujet, mais il fallait que ce soit fait, d’une façon ou d’une autre. Je me suis jetée à l’eau :

— Bon, Sophie et moi nous avons quelque chose à vous annoncer ! dis-je simplement.
— Ah bon ? répondirent-elles en cœur.
— Oui, en fait voilà... on a décidé de se marier !
— Quoi ? Ensemble ? répondit ma sœur.
— Bah oui... ensemble ! dit Sophie.
— Sophie, il faut qu’on parle là ! répondit ma sœur.
— Quand tu veux ! dit-elle en riant devant la panique qu'elle provoquait.

Ma sœur s’était quand même posé des questions la veille lors du coup de téléphone de Sophie. Elle était à demi surprise, mais elle avait peur pour moi. Elle a discuté avec Sophie en cours de chemin pour savoir si elle était vraiment sérieuse sur la voie qu’elle prenait, si elle avait réellement des sentiments pour moi. Elle lui a expliqué à quel point j’avais souffert de ma relation avec Léa, elle cherchait à me protéger. Moi-même, je sentais cette peur à l’intérieur de moi qui faisait surface, je ne voulais plus souffrir et le chemin que nous prenions n’était pas un des plus simples pour me rassurer. Et à côté de ces peurs, j’étais incapable de résister à cet appel du cœur. Quelle que soit la relation qui débute, il est impossible d’être sûr de ne pas se tromper, c’est l’aventure à chaque fois. Rester campé sur nos peurs, c'est aussi passer à côté de la vie. Les peurs empêchent d’avancer, même si on commet des erreurs, elles nous apprennent la vie, elles nous propulsent toujours plus en avant. Certaines choses doivent être vécues pour apprendre à se connaître, sur un long fleuve tranquille, on peut se laisser glisser, mais on n’apprend rien sur soi. Je n’ai pas l’impression d’être née pour vivre des événements simples, j’ai sans doute besoin d’adrénaline pour me sentir vivante. Seules les émotions font battre mon cœur.

Après avoir lâché le morceau, les questions ont envahi mon esprit. D’une certaine façon, nous avons mis la charrue avant les bœufs comme on dit, car nous n’avions même pas encore fait l’amour. Je savais que j’en avais très envie, mais Sophie n’avait jamais fait l’amour avec une femme... Je me suis souvenue de cette phrase que Gilles m’avait dite : "Qui connaît mieux une femme qu’une femme ? Qui connaît mieux un homme qu’un homme ?". Cela suffisait-il à passer à l’acte ? J’étais toujours sidérée de voir les femmes hétéros attirées par une autre femme, car, inversement, je ne me voyais pas du tout faire l’amour avec un homme. Pourtant, je savais que certaines personnes étaient bisexuelles et que ce qu’elles aimaient avant tout, c’était l’être humain, la personne, indépendamment de son sexe. En ce qui me concerne, je peux avoir de forts sentiments pour un homme, mais je suis coupée de mon corps, donc impossible d’avoir des rapports sexuels avec eux. Le cœur fonctionne, le corps s’anesthésie et se ferme. Les personnes bisexuelles sont à mon sens, très équilibrées car elles n’ont absolument aucun blocage dans leur sexualité.

Faire l’amour est une chose, mais vivre avec une femme était encore une autre étape. Je n’avais pas envie d’une relation éphémère, je n’étais pas faite pour ça. Quand mon cœur se réveille, il ne bat pas pour une aventure à court terme. Je n’arrivais pas à me projeter dans l’avenir, je vivais toujours au jour le jour. La maladie de ma mère avait pris le relais après mon expérience avec les séropositifs, elle me maintenait dans ce présent au point de ne pas pouvoir construire sur le long terme. Me projeter dans l’avenir était bien trop angoissant et invivable.

Je suis sensible et meurtrie dans mon affectivité depuis que ma mère est tombée malade. Est-ce que je ne suis pas en train de m’accrocher à Sophie pour combler cette douleur ? J’ai peur de devenir dépendante de quelqu’un à cause de mes souffrances, j’ai peur de devenir étouffante pour l’autre.

La marche est propice à la méditation, Sophie et moi étions dans nos pensées, nous suivions les filles sans vraiment être là. Il était quand même temps pour nous de penser au retour, mais avant de reprendre la route, l’amie de Sophie nous invita à prendre un café chez elle. J’étais montée à l’étage pour aller aux toilettes et Sophie en a profité pour monter avec moi et me montrer la chambre où elle dormait, près de la salle de bain. Je suis entrée dans la chambre, je me suis approchée d’elle tout doucement, son regard brillant d'émotion transperçait mes yeux. Nous nous sommes embrassées dans un profond soupir de soulagement... enfin... ce moment tant attendu arrivait ! L’attente avait amplifié le désir, mon corps frissonnait de la tête aux pieds, mes jambes étaient en coton, quel plaisir de sentir la douceur de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de son corps serré contre moi, le plaisir de pouvoir enfin se prendre dans les bras et de s’embrasser fougueusement... je fondais dans ce coton d’amour incommensurable. Ce fut un instant aussi intense que bref puisque nous avons entendu les pas d’Anne dans les escaliers qui se dirigeaient vers les toilettes... Notre étreinte a été interrompue dans son élan. Mon corps était en feu, mon cœur battait le tambour dans ma poitrine, la frustration de cette interruption était inimaginable.

Nous sommes redescendues pour prendre le café avec les filles. Sophie restait encore une nuit à Dieppe, la séparation était encore une fois difficile même si nous savions que nous nous retrouverions au plus vite. Sur la route du retour, j’étais sur mon nuage, impossible de suivre la conversation avec ma sœur et Anne. Je n’arrivais pas croire à ce conte de fée que j’étais en train de vivre.

 Depuis ce baiser, il a fallu attendre quelques jours pour se revoir enfin seules. J’ai invité Sophie à venir prendre un verre à la maison le dimanche suivant. Nous avons pu discuter tranquillement et revenir sur ce qui nous avait poussé dans les bras l’une de l’autre puisque chacune de notre côté, nous étions convaincues que rien ne pouvait se passer entre nous. J’étais restée longtemps campée sur ma position de retrait pensant que Sophie était hétéro, et elle-même était persuadée que j’étais folle amoureuse de Léa et qu’elle n’avait aucune chance.

Après cette petite mise au point, la tentation a repris le dessus. Nous avons commencé à nous embrasser, à nous caresser, le désir pointait son nez et nous dirigea vers la chambre. Bizarrement j’avais le trac... j’avais l’impression que j’allais faire l’amour pour la première fois, c’était une étrange sensation. La douceur des gestes de Sophie m’a détendu rapidement, je fondais sous ses caresses, ses lèvres chaudes sur ma peau. Mes sensations étaient comme décuplées, j’avais peur de l’effrayer avec mon désir ardent. Ses gestes étaient parfois un peu hésitants, mais d’une précision inébranlable. J’ai très vite senti quelles étaient les caresses que son corps acceptait et celles qu’il redoutait. J’étais très à l’écoute des corps en général, le sien comme le mien. Ils expriment eux-mêmes ce qu’ils désirent, les mots sont inutiles quand on sait écouter les silences, les contractions, les frissons, les pressions, les corps sont très bavards. Les femmes qui ont souffert dans leur sexualité n’aiment pas trop les caresses internes. Au fur et à mesure du temps, une femme hétérosexuelle qui a une relation homosexuelle s’aperçoit qu’elle n’a rien à comparer et rien à craindre dans ce type de caresse. La pénétration, redoutée au départ, est redécouverte sous un autre angle, avec beaucoup de douceur et de bienveillance. Il faut du temps pour prendre confiance dans l’intimité. Je me souviens moi-même qu’au début de mes relations homosexuelles, j’étais réticente à la pénétration parce que mon corps n’avait pas oublié qu’il avait été violé avec les doigts d’un homme. Automatiquement, il se refermait si la situation se présentait, avec un homme ou une femme, peu importe, une intrusion reste une intrusion. Pendant longtemps, je n’ai éprouvé aucun plaisir avec les femmes quand elles pratiquaient la pénétration. Le corps garde tout en mémoire, absolument tout, même si notre tête oublie, lui jamais il n’oublie !

Le corps de Sophie me parlait de souffrance à ce niveau-là, je n’ai pas insisté en posant des questions, je me suis laissée guidée par son désir, il m’a emmené là où elle souhaitait. C’était la première fois que nous nous découvrions totalement, nous étions nerveuses, mais heureuses. L’amour la rendait rayonnante.
Maryline 

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