27 octobre 2017

Le racisme cache une profonde souffrance

 Les Mains, Cohésion, Ensemble


03 février 2005

« Maman, 
Depuis une heure, je suis là, assise en face de toi, mais tu ne me vois pas. Tu me regardes sans me voir. Tu parles avec des êtres imaginaires, j’entends à peine le son de ta voix, tu murmures, tu chuchotes. Je devine à l’expression de ton visage si tu es bien, si tu es joyeuse ou en colère. Tu vis dans un monde qui m’est inaccessible, le monde invisible, tu y fais des rencontres qui t’animent. Tu es sans cesse à l’affût de ces voix que je n’entends pas, tu as l’air épuisé, elles ne te laissent donc jamais en paix ? Si je n’étais pas là au fond, cela ne changerait rien pour toi, tu ne te sentirais pas plus seule pour autant, tu es entourée d’êtres invisibles à longueur de journée. Quand je te parle, on dirait que tu ne m’entends pas, nous avons vraisemblablement un problème de fréquence... Où es-tu donc partie ? À qui parles-tu depuis une heure ? J’aimerais parfois être dans ta tête pour savoir ce qui s’y passe. Tu passes du rire aux larmes sans raison... »
 
Mon beau-père était fin psychologue ce soir, pour une fois ! Il s’inquiète pour mon jeune frère qui a des idées racistes de plus en plus fréquentes et virulentes. Effectivement, ce n’est pas vraiment l’ambiance dans laquelle nous avons grandi. Je pense que mon frère est un écorché vif, il est dans une extrême souffrance par rapport à ma mère et il rejette sa haine sur une certaine catégorie de personne. Il a réalisé que ma mère était gravement malade depuis cinq ans, il n’a que dix-huit ans, et il a l’impression que c’était hier, car il n’a pas franchi le cap de l’acceptation. Il est resté scotché sur la colère. Le stress modifie la notion du temps et notre perception de la vie. Mon frère était jeune quand ma mère est tombée malade, ce n’est pas étonnant qu’il ait du mal à franchir les étapes. Mon beau-père aussi est passé par une phase d’agressivité extrême quand il a appris le diagnostic de la maladie. Les personnes qui en ont fait les frais ne sont pas les étrangers, mais ma sœur et moi, sans parler de mes oncles. Il dirigeait sa haine envers nous alors que nous y étions pour rien. 

Depuis qu’il a accepté la situation et qu’il se fait suivre psychologiquement, les relations s’améliorent. Mon frère n’est pas suivi et n’a rien accepté du tout, il est dans la colère et la haine, il faut bien qu’il évacue d’une façon ou d’une autre. Mon frère n’est pas raciste au fond lui, ce n’est pas un garçon méchant, c’est un adolescent en pleine crise et en pleine souffrance face à la vie. Je sais très bien que derrière ses mots qui peuvent choquer, il y a un cœur qui sait dire « je t’aime ». Il aurait tout aussi bien pu retourner cette colère vers lui-même et se détruire. Tout ce que je peux lui souhaiter, c’est que ses idées et ses propos ne lui apportent pas trop d’ennuis, il trouve toujours le moyen de se faire rejeter, comme s’il ne pouvait pas être aimable. Il est trop jeune pour prendre du recul par rapport à ses idées. Ce qui m’inquiète le plus, ce ne sont pas ses propos, mais ce qui se cache derrière le racisme. Comment désamorcer les angoisses face à une mère qui se transforme en « légume » comme on dit vulgairement ? Se sent-on plus fort quand on est bourreau ?

Au lieu de se faire aider, mon frère se fait rejeter avec ses idées provocatrices, car il s’agit bien de provocation pure et simple. Il ne veut pas montrer ses faiblesses, et pourtant, elles sont tellement légitimes. Mais dans notre société, c’est bien connu, quand on est un homme, on ne pleure pas, on est fort ! Sauf que je sais que mon frère pleure... Derrière son armure, le cœur pleure toute sa douleur. Il n’a pas l’âme d’un nazi, il est attendrissant, j’espère qu’il saura mettre les limites à sa colère et à sa haine et que personne ne sera victime de sa souffrance. Derrière les bourreaux se cachent des gens en souffrance... ce sont eux-mêmes des victimes de leur propre histoire, victime de leurs émotions débordantes, victime de leurs pensées qui tournent en boucle, victime de leur ignorance...

Mon beau-père a progressé dans sa façon de voir les choses, mais nous avons dû couper les ponts pendant quelque temps avec ma sœur pour échapper à sa haine. Aujourd’hui, peut-être qu’à travers mon frère, il revoie certaines facettes de lui-même, peut-être se rend-il compte de ses propres erreurs. Aujourd’hui, je lui accorde des circonstances atténuantes pour les comportements qu’il a eus, les mots qu’il nous a envoyés, mais le restant de ma famille n’est pas prêt à revenir vers lui. Ils se sont éloignés et ne reviennent pas parce qu’eux-mêmes sont ancrés dans leur colère. C’est un cercle vicieux, si personne ne sort de la roue elle continue de tourner inlassablement, comme le hamster dans sa cage. S’il monte dans sa roue, il peut tourner longtemps sans arrêter avant de décider de descendre.... Dans certaines situations, les humains se comportent comme des hamsters. Ils montent dans la roue et pédalent vite en croyant que plus ils pédaleront, plus ils avanceront. Sauf que s’ils ne sortent pas de la roue, ils n’iront nulle part et resteront dans leur prison, celle du mental. Pour sortir de la prison, il faut descendre de la roue afin de trouver la sortie...

Chacun devrait prendre conscience de ses fonctionnements, cela éviterait de déverser la colère et la haine sur les autres et la transformer en quelque chose de constructif ou de créatif. Si chacun s’y mettait, à se regarder en face, il ne pourrait plus y avoir de guerre.

Quelque chose m’a perturbée ce soir, chez mes parents. Quand je parlais à ma mère, elle ne répondait pas, comme si elle ne m’entendait pas. Dès que mon beau-père est arrivé, elle est sortie de son monde imaginaire et semblait comprendre ce qu’il lui demandait. Parfois elle répondait à ses questions, c’était le seul qui la faisait réagir. Pourquoi n’entend-elle pas les autres ?
Maryline

 

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