7 novembre 2017

La vie se pointe toujours en plein milieu des projets - Anaël Verdier

Café, Stylo, Ordinateur Portable

Il y a le désir d'écrire et puis il y a la vie, toujours là, avec ses imprévus et ses épreuves et rien ne se passe jamais selon le plan.
La première chose à apprendre si vous voulez écrire, c'est d'écrire quand même.
Écrire même sans inspiration (surtout sans inspiration). Écrire même si vous n’êtes pas disponible pour l’écriture. Écrire avec la fatigue, avec le chaud, avec le froid. Ecrire avec la tristesse, la colère, la peur, la joie, pas comme moteurs, pas comme matière, mais comme compagnes un peu encombrantes.
Ecrire, comme moi maintenant, en ayant mal à la tête, trop chaud, trop vide d’avoir mis mon âme à plat en moins de 48 heures, sans idée de ma destination.

Ecrire quand même.
Coïncidence des calendriers, alors que j’ai publié les premières lignes de CDD sur le Facebook de l’atelier dimanche matin, aujourd’hui c’est Seth Godin qui publie le billet #7000 de son blog. Un par jour. “Le secret, dit-il, le secret pour écrire tous les jours, c’est que j’écris tous les jours, je mets les billets les uns à la suite des autres, et je recommence. C’est le seul raccourci.”
Je vois mes clients qui ont une idée et qui pensent que ce n’est qu’un entraînement avant de trouver “la bonne”. Je les vois tourner autour de leurs histoires en attendant, je-ne-sais-quelle inspiration des muses.
 
“Ecris, leur dis-je.

– Mais écrire quoi ?
– Ça. La fille aux talons fuchsia, la petite cuiller, le type sans tête, Gaëtanne, Chloé, Seek, et tous les autres.
– Mais j’ai dit ça comme ça, protestent-ils.
– Et alors ?”

Vous n’avez pas besoin d’êtres prêts pour écrire. En fait vous ne pouvez pas être prêt. Vous n’aurez fait assez de recherches documentaires, structuré assez, détaillé assez vos personnages. Il faut plonger.
Tous les jours.
Le secret le moins bien gardé des auteurs qui réussissent à se démarquer de la masse des gens qui écrivent, c’est qu’ils sont à leur bureau six, huit, dix, douze heures par jour, tous les jours.
 
Dans Ecriture, King dit “je ne m’arrête que pour Noël et mon anniversaire”. Plus tard, dans un autre livre ou une interview, je ne sais plus, il ajoute “j’ai menti, je ne m’arrête ni pour Noël ni pour mon anniversaire”.

Ecrire quand même.

Beaucoup de personnes sont paralysées face à leurs idées. “Et si ça ne marchait pas ?” semble être la raison principale de cette paralysie. Leurs têtes tournent autour de cette possibilité sans discontinuer. Ça rebondit, ça boucle, ça vrille leur cerveau (alors que c’est le corps qui devrait écrire) et les mots ne sortent pas.
Ils veulent autre chose. Ils veulent la sécurité. La certitude que les mots s’enchaîneront “bien”, qu’ils seront beaux et fluides et porteurs de sens, qu’on les aimera à travers leurs histoires, qu’on les admirera aussi, un peu. Le pire qui pourrait arriver c’est que l’on découvre qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils n’ont aucun contrôle sur les mots qui sortent, que l’histoire s’écrit à travers eux et qu’en plus elle n’est pas si bien que ça.
“Tu as vu l’histoire qui m’a rendu visite ? Celle-là je l’aurais bien refilée au voisin”
 
Écrire quand même. 
Même si les mots qui sortent ne sont pas beaux. Même si l’histoire n’est pas la meilleure. Même si le sens manque de clarté.
Écrire est une activité lente, qui demande de l’endurance, en particulier celle nécessaire pour reprendre un texte qui ne marche pas.
Ah oui, parce que si ça ne marche pas, c’est bien. Au moins nous avons avancé. Plutôt que de rester bloqués dans le fantasme de nos histoires, celui où tout est magnifique et magique et parfait, nous entrons dans le monde de la réalité, celui où les histoires sont parfois ratées. Mais au moins une histoire ratée écrite, on peut la corriger. Alors qu’une histoire parfaitement on ne peut rien en faire.

Mais parfois la difficulté est ailleurs. Ce n’est pas la peur que ça ne marche pas, c’est la peur que ça ne marche que trop bien qui nous paralyse. Parce que si les mots s’enchaînent et que le sens émerge et que les personnages prennent vie dans ce récit que nous avons imaginé, c’est notre intime qui risque d’apparaître.

“Je n’ai pas envie que les gens sachent ce qu’il y a en moi”.

Le risque, quand l’écriture est juste, c’est qu’elle nous fasse jouer des coudes avec notre vulnérabilité, avec nos insécurités, avec nos fragilités, avec le souvenir que nous ne sommes qu’humain, que nous faisons des erreurs, que nous ignorons réellement comment fonctionne cette grande expérience cosmique qu’on appelle la vie, que nous avons peur et froid dans le plus profond de la nuit, qu’il nous arrive de nous sentir seuls même entourés, que nous sommes, au fond, en train de bricoler quelques émotions avec un peu d’encre et que ces émotions sont une porte béante sur la réalité de notre âme.

Alors le réflexe est souvent (c’est inconscient) de refermer le cahier, de faire le ménage, de grignoter, de partir faire un tour, d’envoyer un texto… pour échapper à la confrontation à nous-même, à nos blessures, à nos doutes, à nos incompréhensions.

Écrire. Quand. Même.
Un mot. Puis un autre. Regarder notre reflet dans le miroir du texte. Ajouter un mot. Puis un autre. Résister à nos mails, à Facebook, au livre que nous avons acheté hier justement parce qu’il nous parlait de notre humanité. Écrire encore. Et accéder à l’au-delà du miroir, à l’au-delà de la vulnérabilité, à l’au-delà de la honte d’avoir oser exprimer quelque chose d’aussi intime.

Écrire quand même pour dépasser le solipsisme et accéder à l’universel du singulier. Parce qu’écrire sur soi, quand ça marche, c’est écrire sur l’autre, celui qui nous lit.
Si vous choisissez d’écrire, autant le prendre au sérieux et voir jusqu’où cela peut vous emmener, non ?
Alors écrire quand même.
ANAËL VERDIER

PS: La vie est toujours là, elle ne s'arrête pas. Elle apporte son lot d'imprévus et nous rend indisponible aux mots, aux histoires, elle nous submerge d'émotions et nous écrase l'encre sous les pieds. C'est là que se construit l'écrivain, dans sa capacité à ramasser les miettes et à les barbouiller sur la page, en faire quelque chose. Quelque chose qui peut-être ne marchera pas. Quelque chose quand même.
N'attendez pas que la vie s'arrête pour écrire, ou vous n'écrirez jamais.
 

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